Immersion dans l’interview de Jean-Charles Granjon, réalisateur du film « Impact »

Impact raconte le voyage intérieur de la préparation d’un plongeur de haut vol, quelques secondes avant son saut.
Le film se distingue par ses caractéristiques techniques : tourné intégralement en format vertical (9:16) et en slow motion (1000 images par seconde), au moyen de deux Phantom Flex4K dont l’une entreposée dans un caisson de prise de vue sous-marine.
Tourné en Provence-Alpes-Côte d’Azur avec le champion de plongeon de haut vol, Lionel Franc, c’est un travail d’introspection aussi poétique qu’esthétique.

Rencontre avec le réalisateur, Jean-Charles Granjon, et focus sur les techniques utilisées pour la réalisation du film.

Pour visualiser "Impact" en ligne, cliquez sur le lien de la vidéo ci-dessus !


PhotoCineBlog (PCB) : Bonjour Jean-Charles. Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Jean-Charles Granjon :
Ça fait 25 ans que je plonge et ça fait 15 ans que je passe beaucoup de temps sur des bateaux. C’est une seconde nature pour moi, c’est un univers qui m’est complètement familier. J’ai commencé par passer du temps sous l’eau et j’ai voulu en sortir des images. J’ai commencé par travailler en tant qu’assistant chef opérateur, notamment sur Océan. Ensuite, j’ai travaillé sur différents types de films avec des exigences relativement simples en termes de qualité d’images. Petit à petit, je me suis vraiment intéressé à la technique, à l’image et à tout ce qu’on pouvait en tirer. Je voulais tout ce qu’il y a de plus beau pour faire vivre, à l’écran, ce milieu qui me passionne profondément. Au début, c’est parti de la faune et, très rapidement, j’ai commencé à m’intéresser à l’élément : la tempête, l’évolution des animaux et des corps humains dans l’eau et la manière dont la lumière interagit avec eux. 

PCB : Avez-vous fait des études dans la technique ?
Jean-Charles Granjon :
Oui et non. J’ai fait des études dans la technique plus tardivement. Je me suis d’abord formé sur le terrain. Je me suis ensuite formé, avec le CIFAP, sur les caméras raw, avec celles qui se trouvaient parmi les premières qui sont arrivées sur le marché à l’époque, ainsi que sur la RED One, les ARRI Alexa et D21. Durant la formation, la RED Epic est arrivée en France. J’ai fait parti de la première promotion à pouvoir me former dessus. Ensuite, je suis devenu autonome très rapidement dans le documentaire avec les RED One et Epic. C’étaient des situations un peu compliquées car nous étions sur des documentaires en équipes très restreintes, parfois j’étais même seul, dans des paysages naturels phénoménaux. C’est une très bonne « matière » pour travailler un œil. Mes premières expériences de tournage avec des caméras qui permettaient d’expérimenter la haute vitesse, c’était hors de l’eau. J’ai ensuite mis ces caméras en caisson pour d’autres documentaires. C’est à travers toute ces expériences documentaires que je me suis construit un regard et l’envie de raconter des choses. 

PCB : En quelques mots, comment définiriez-vous votre travail de réalisateur ?
Jean-Charles Granjon :
Pour moi, c’est la conceptualisation d’émotions et d’un monde intérieur. En tant que réalisateur, on doit assumer un regard particulier sur le sujet. C'est vraiment une question d'originalité du regard.

Jean-Charles Granjon sur le tournage du film

 

PCB : Qu'est-ce qui vous a poussé à accepter cette collaboration avec Vertical Film Production pour le film Impact ?

Jean-Charles Granjon : J’ai développé l'envie de tourner et de raconter des choses en slow motion, et Albrecht Gerlach (de Vertical Film Production) souhaitait explorer le format vertical. C'est un format qui se prête très bien à une image sous-marine, en particulier le plongeon. Ensemble, nous avons étudié ce qui pourrait convenir pour un premier essai. A l'origine, je développais ce caisson pour la Phantom Flex4k pour pouvoir intégrer la possibilité de mise en image sous l’eau. À la base, c'est parti d'un test caméra que l’on a ensuite développé en réel tournage.

PCB : C'est vous qui avez réalisé le caisson ?
Jean-Charles Granjon :
Oui. J’ai travaillé avec un ingénieur en Suisse. J’en ai réalisé le cahier des charges. C'est un caisson que j'ai fait adapter avec l'aide du CNC, pour pouvoir l’utiliser pour d'autres caméras.

PCB : Pouvez vous nous parler du format vertical ?
Jean-Charles Granjon :
C'est une narration complétement différente, on construit l’image différemment. En occident, quand on lit une image, on a regard qui va de la gauche vers la droite et qui va de haut en bas. Quand on explore le format vertical, on regarde de gauche à droite mais on va aller beaucoup plus bas, plus profondément. Le plongeon est un acte qui se déroule dans la verticalité, il s'y prête donc très bien. Je pense que tout peut être raconté à la verticale. C'est pour ça que ce format existe en photo depuis longtemps. En photo il n'y a pas de frontière entre verticalité et horizontalité. Pour le film, la seule difficulté qui se pose est la question de la diffusion.

PCB : Comment vous êtes-vous plongé dans ce projet ?
Jean-Charles Granjon :
Très simplement. Ca faisait presque un an qu’Albrecht et moi étions en contact au niveau technique. On est parti sur l'idée de faire un film sur un plongeur. J'ai un ami (Lionel Franc, dans le film Impact) qui est champion du monde de plongeon de haut vol, à Marseille. C'est l'homme qui plonge, tête la première, le plus haut du monde. Le plongeon fait parti d'une culture, d'un patrimoine en Provence, à Marseille en particulier. Par exemple, les gamins se confrontent et affirmant leur identité à travers la hauteur à laquelle ils peuvent plonger. Il y a toute une histoire à raconter autour de cela. Le paysage du film est pur, à la fois minéral, aérien et aquatique ;  on est vraiment dans la notion d’éléments. Ce sont des particularités qui me plaisent énormément. Il y a ce moment fatidique où le pied de Lionel lâche la roche, là il n'y a pas de retour en arrière possible. La tension monte jusqu'à ce qu'on change de rapport. Il passe à travers l'air et ensuite pénètre l'eau. L’introspection est toute cette progression qui se passe autour du personnage.

 

PCB : Comment avez-vous abordé la technique avec Vertical Film Production ?
Jean-Charles Granjon :
Dans l’eau, ça ne change pas grand chose. Le caisson étant là, la seule différence était d'équilibrer le caisson différemment pour pouvoir cadrer en vertical. Dans l’eau, le caisson est neutre, il ne pèse plus rien. On peut le laisser flotter, il ne bouge pas. En général on le place à l’horizontal ; cette fois-ci, il fallait qu’il reste immobile à la verticale. Les retours d'informations, d'alimentions, de réglages, sont les mêmes que sur un tournage à l’horizontal. La Phantom est alimentée sous l'eau. Un paramétrage se fait grâce à un ordinateur à l'extérieur. Lors de la préparation du cahier des charges pour le caisson, il était naturel de prévoir toutes les entrées et les sorties de la caméra, pour pouvoir travailler comme dans un studio. J'étais relié par un système de communication fond / surface pour pouvoir communiquer librement avec Albrecht. On n’avait que quelques secondes de prise de vue, il fallait donc que ce qui se passe soit juste.

PCB : Avez-vous eu des expériences aquatiques similaires avec d'autres caméras?
Jean-Charles Granjon :
Oui, en RED Dragon, pour filmer de l'apnée, entre autres, avec un ralenti plus faible.

PCB : Concernant le monitoring, étiez-vous sous l'eau ? Aviez-vous un assistant ?
Jean-Charles Granjon :
J’avais un assistant qui était chargé d'enrouler et de dérouler le câble. Il était dans l'eau avec moi. J’étais en communication permanente avec lui et Albrecht. Au niveau du monitoring, j'avais mon moniteur avec le caisson, qui était orienté à la verticale. Albrecht avait son retour vidéo sur moniteur, hors de l’eau. Il avait aussi le contrôle sur certains paramètres de la caméra, sur ordinateur.
Quand on parle de studio sous-marin, avec un retour câblé intégrale de la caméra, ca ne change rien. C’est la communication qui est différente. Ca demande plus de patience et d'écoute.

 

PCB : Qu’est-ce que ca change concernant le choix des objectifs ?
Jean-Charles Granjon :
Quand on travaille sous l'eau, chaque équipement que l’on conçoit est unique. Le choix des optiques se fait, généralement, selon ce qui plaît aux clients, au réalisateur ou aux personnes avec qui on travaille mais aussi à ses propres goûts. Pour Impact, j'ai fait le choix d'équiper la Phantom Flex4K d’une optique Angenieux Optimo 15-40 mm pour permettre l'accès à une qualité de tournage particulière et à une certaine ergonomie.
Une fois plongée dans l'eau, avec un hublot, il y a une modification du point minimum. Pour récupérer les paramètres originels (terrestres) de cette optique dans l'eau, on rajoute une bonnette dioptrique qui permet de rapprocher le point.
Suivant la production, si la personne est sûre de vouloir une certaine optique dans l'eau et que l’Angenieux ne convient pas, il faut alors concevoir un système spécial pour adapter l’optique. Il faut avoir le temps car ce sont des pièces uniques. Globalement, en termes d’optiques, on peut s'adapter à tout. Pour les plans terrestres du film Impact, nous avons utilisé des optiques Fujinon Cabrio 14-35mm, 19-90mm et 85-300mm.

PCB : La mise au point a-t-elle été faite sous l'eau?
Jean-Charles Granjon :
Oui, avec toutes les caméras que j'utilise, dans toutes les conditions de tournages, documentaires, studio, etc. Je n'ai jamais eu de soucis avec cela. Pour Impact, on s'est adapté très simplement en prévoyant chacun des plans à l’avance. Il n'y avait pas de contraintes, pas de surprises. Je savais que quand le plongeur arrivait, j'étais correctement positionné. J'ai fait en sorte d'avoir une référence en surface qui me permettait de faire le point avant qu’il arrive.

PCB : Combien de prises avez-vous fait ?
Jean-Charles Granjon :
Lionel a fait 50 plongeons en 2 jours. Il ne faut pas s'adresser à n'importe qui pour faire cela ! Tout n'a pas été tourné à 1000 images / seconde. Le décollage, la phase aérienne, la pénétration de l'eau et l’immersion ont été tournées à 1000 images / secondes. Les phases sur terre et lorsqu’il remonte à la surface ont été tournées à 200 images / secondes. L'avantage de ces caméras est que quelque soit le choix de vitesse d'enregistrement, on peut faire à peu près ce que l'on veut par la suite.

PCB : Et concernant la colorimétrie de l'eau ?
Jean-Charles Granjon :
Quand on travaille sous l'eau, on travaille dans un univers qui implique de très fortes exigences en termes de colorimétrie. Sous l'eau, l'élément lui même modifie les couleurs. Pour en tirer un maximum, il faut tordre le signal et profiter au plus de la colorimétrie offerte par la caméra pour récupérer ce qui reste de longueur d'onde visible. Par exemple, sous l'eau, les rouges disparaissent après les 10 premiers mètres de profondeur. Quand on filme, on doit donc jouer en trompe l’oeil pour avoir une impression de chaleur. Pour cela, il faut travailler sur un fichier raw. Si on ne travaille pas avec la pleine profondeur d'image, on se trouve vite limité ; d'où l'intérêt de cette caméra.

 

PCB : Quels étaient les aspects techniques de la lumière à retenir ?
Jean-Charles Granjon :
Nous avons maitrisé cela très simplement car nous étions en lumière naturelle. En région PACA, nous avons la chance d'avoir 300 jours de soleil par an et il est particulièrement violent en été. Quand on est dans l'eau c'est bien car il faut beaucoup de lumière, c'est une camera qui est très exigeante. Les circonstances étaient donc parfaites. Si on avait voulu tourner de nuit, la logistique aurait été complètement différente. Il aurait fallu prévoir beaucoup plus de lumière ; cela implique toute l'alimentation et les techniciens qui vont avec. Pour le tournage d’Impact, nous étions 8. Nous devions gérer les approches bateaux et terrestres. C'est pour ça que le travail était très cohérent entre Vertical Film Production, Bluearth Production et PhotoCineRent. Ce sont les compétences de chacun qui ont rendu tout cela possible : avoir les bonnes caméras, les bonnes optiques, le bon équipement sous-marin qui permettent de travailler en équipe sous l'eau et les bateaux pour le repérage, etc.

PCB : Au final, combien y a-t-il d’heures de rush?
Jean-Charles Granjon :
Je ne les ai pas comptées (rires). Nous avons 6 To, en tout. Chaque seconde fait 10 Go.

PCB : Quel rôle avez vous joué dans la post-production ?
Jean-Charles Granjon :
La partie colorimétrie était très importante et la partie « son » aussi, car on joue avec une échelle temporelle différente dans laquelle le son peut s’exprimer de pleins de manières différentes, en slow motion. On a réalisé un sound design complet adapté. J'avais écrit mes intentions dès le départ.
La verticalité ne change rien, on bascule juste l'image. On a commencé par verticaliser tous les plans pour pouvoir monter et étalonner. Ensuite, il a fallu rebasculer en format horizontal pour pouvoir avoir toute l'image à l'horizontal pour la verticaliser par la suite. C'était un peu long, cela demande juste des manipulations supplémentaires.
En termes de colorimétrie, il y a eu un gros travail sur les bleus pour leur donner plus de présence, et travailler les teintes de chair différemment. J’avais des envies très claires. La partie qui est pleinement en slow motion raconte une introspection du personnage. L'idée était donc d'utiliser l'étalonnage comme un élément de narration. J'avais constamment en tête l'idée d'un gladiateur et Lionel a une gueule qui s'y prête bien. Je voulais une image cuivrée pour montrer un coté antique et propre à la Méditerranée, puis de rentrer dans une image plus aquatique. Au début, il fallait aussi  montrer sa recherche d'apaisement, c’est une image que j'aime dans la préparation du plongeur. Dans cette introspection, il y avait un travail important du son pour guider le spectateur, pour lui faire comprendre qu'on changeait d'univers.


PCB : Est-ce qu'il y a d’autres projets que vous souhaiteriez réaliser avec Vertical Film Production ?
Jean-Charles Granjon :
J’aimerais imaginer une narration qui, comme en photo, se permettrait d'explorer la verticalité et l'horizontalité d'un sujet. Je serais intéressé par la réalisation de films documentaires complets, en sortant du format publicitaires ou expérimental. Une partie du film de Xavier Dolan, Mummy, est en format carré. Le fait de pouvoir se donner de la flexibilité entre ce format classique horizontal et le format carré exprime des émotions que l'on n'a jamais vues.
Concernant le long-métrage, pourquoi pas, mais le problème de la diffusion se pose. Les nouvelles habitudes de visionnage peuvent rendre cela très intéressant. Les écrans verticaux sont souvent des écrans d'informations ou publicitaires, on peut ensuite penser à des réalisations pour smartphones et tablettes mais, dans ce cas, dans un format court.
Je m'intéresse beaucoup à l'apnée et les univers qui explorent la verticalité, la descente en profondeur. Je travaille avec plusieurs apneistes qui sont champions de France et du monde d'apnée. Il y a là tout un univers à raconter.

PCB : Merci beaucoup et très bonne continuation pour vos futurs projets !

Le film Impact est à découvrir sur le site de Vertical Film Production verticalfilm.com